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Article publié dans "Le français dans le monde", n°340, http://www.fdlm.org
FINLANDE : LES TRIBULATIONS DU FRANÇAIS HYPERBOREEN
Non, le français ne se figera jamais, pas même par moins trente degrés, et surtout pas dans la capitale continentale la plus au Nord de notre planète ! En Finlande, à Helsinki, ainsi qu’à Tampere et Turku, des filières bilingues francophones proposent aux jeunes Finlandais un enseignement diversifié qui fait rayonner la chaleur de la langue française et témoigne du dynamisme de la culture francophone à quelques encablures du cercle polaire.
Trois filières contrastées…
Au premier regard, ces filières proposent des situations contrastées, tant par le statut des établissements que par le nombre d’élèves scolarisés et le pourcentage de français proposé.
Le Lycée franco-finlandais d’Helsinki (LFF) est un des établissements les plus importants du pays. Installé depuis 10 ans dans des locaux bien adaptés, il compte, avec le jardin d’enfants qu’il abrite, environ 900 élèves et près de 80 professeurs, francophones pour plus du tiers. Le LFF a d’abord été un établissement privé, crée en 1956 avec le soutien de l’Etat français pour prolonger l’enseignement dispensé par une école primaire fondée en 1947. Depuis 1964, date de sortie des premiers bacheliers, l’école forme les élèves sur quatorze années. En 1977, elle a été étatisée par la Finlande qui a signé avec la France un accord bilatéral garantissant la place de l’enseignement en français (environ 43% du total des heures enseignées) et le soutien de professeurs français. Ce statut d’établissement d’Etat, dépendant du Ministère de l’Education et de la Direction Nationale de l’Enseignement, est rarissime en Finlande où toutes les écoles dépendent normalement des communes.
C’est le cas des filières de Tampere et de Turku qui sont régies par des conventions entre l’Ambassade de France et leurs villes respectives. La filière de Tampere, crée en 1996, est une structure jeune, encore en pleine croissance, aucune promotion n’ayant encore achevé sa scolarité. Elle compte actuellement plus de 200 élèves et forte de ses 8 professeurs, elle se développe d’année en année. Ainsi depuis la rentrée 2002, le collège de Pyynikki accueille les élèves issus de l’école élémentaire de la filière afin de leur permettre de poursuivre leurs études bilingues en les amenant progressivement jusqu’au bac.
…sous-tendues par des contraintes et une ambition communes
En effet, si l’on peut évoquer d’une seule voix les filières francophones finlandaises, c’est qu’elles sont bien animées d’un même esprit et que, par-delà leurs différences, elles partagent des objectifs, des réussites et des difficultés communes.
Toutes ces structures suivent les plans d’enseignement et programmes finlandais. Elles préparent en premier lieu aux épreuves et certifications nationales dont les élèves doivent maîtriser l’intégralité des connaissances et savoir-faire. Leur vocation bilingue est un défi supplémentaire, à relever une fois atteints les objectifs nationaux communs. Les filières ont donc dû inventer leur mode de fonctionnement propre tout en respectant l’organisation générale des études en Finlande comme toutes les autres écoles du pays.
À titre d’exemple, les écoles maternelles n’existent pas dans le système finlandais. La scolarité obligatoire ne commençant qu’à sept ans, des jardins d’enfants francophones spécifiques accueillent les plus jeunes à Helsinki et Tampere afin de les préparer au mieux à leur future scolarité bilingue. Ils sont gérés respectivement par une association de parents et les services éducatifs et scolaires de la Ville.
Le français, omniprésent dans le primaire
La caractéristique commune la plus frappante est sans doute la place prépondérante qu’occupe la langue française dans l’enseignement primaire. À Helsinki et Tampere, en classe 0 (6 ans) et au jardin d’enfants, presque tout l’enseignement se fait en français, les élèves étant immergés dans un bain de langue quasi total avec un professeur français secondé par une assistante bilingue. Par la suite, de la classe 1 (première année obligatoire) à l’entrée au collège, le français est proposé à parité avec le finnois. Les professeurs enseignent le français, mais aussi de nombreuses disciplines non-linguistiques en français, comme les mathématiques, les sciences, la musique, l’EPS ou les arts plastiques. Les plans d’enseignement sont d’ailleurs conçus pour pouvoir être proposés indifféremment en français ou en finnois.
Ce système implique une efficace et permanente concertation entre tous les collègues francophones comme finnophones afin d’assurer l’harmonisation des enseignements et des évaluations dans une même classe et sur un même niveau. Le travail en équipes permet aussi l’élaboration de matériel pédagogique commun, indispensable compte tenu de l’absence de manuels spécifiques. Ce dispositif, qui implique des professeurs très motivés, est à (re)construire tous les jours. Il est cependant au cœur de notre projet bilingue car il peut seul assurer la continuité et la cohérence des enseignements d’une langue à l’autre.
Des DNL prépondérantes
L’autre grand point commun des filières bilingues francophones de Finlande est le rôle déterminant des disciplines non linguistiques (DNL). On a vu leur place dans l’enseignement primaire, mais au collège et au lycée aussi, elles ne cessent de se développer et un effort important est consenti pour intégrer au mieux le travail fait en français aux impératifs et aux spécificités des programmes nationaux.
Aujourd’hui, dans le secondaire des filières de Tampere et Helsinki, on enseigne en français les mathématiques, la physique, la chimie et l’informatique. A Helsinki, un enseignement d’histoire, de géographie, d’arts plastiques et de musique complète ce pôle scientifique. La place du français comme langue de transmission de savoirs est pleinement reconnue par nos partenaires. Chacun est ici convaincu de l’intérêt de l’enseignement en français, non seulement parce que l’utilisation de la langue comme outil d’apprentissage permet, tout en motivant les élèves, un approfondissement de la connaissance linguistique, mais aussi parce que nous mesurons chaque jour combien la maîtrise de deux codes d’accès au savoir démultiplie les ressources de nos élèves. En termes d’abstraction, de capacité à réinvestir des savoir-faire en les adaptant à des situations nouvelles, le bilinguisme est un atout indéniable.
La souplesse du système finlandais et de nos partenaires a permis, en adaptant les programmes et les horaires nationaux, une inscription naturelle des DNL dans le cursus des élèves. Notre travail se place ainsi au cœur du projet éducatif finlandais qui valorise fondamentalement l’autonomie dans les apprentissages et la capacité à s’auto évaluer.
C’est donc autour des DNL que s’articule le projet actuel visant à développer ou renforcer la place du français. En 2002, le LFF s’est ainsi engagé à augmenter la place de l’enseignement en français au collège. Depuis, il est passé de moins de 25% à près de 40%. À Tampere, il représente près de 30% de l’enseignement proposé dans le secondaire. Cet effort ne doit pas se relâcher, mais surtout il faudrait le poursuivre et l’intensifier en direction du lycée où l’organisation modulaire des enseignements pourrait permettre facilement l’introduction progressive et efficace des DNL.
Il faut cependant savoir qu’une telle évolution ne va pas sans poser de réelles difficultés structurelles notamment au LFF où les professeurs finlandais finnophones sont titulaires de leur poste à vie. Les marges de manœuvre restent réduites ; les finlandais francophones de bon niveau, peu nombreux, sont souvent réticents à l’idée d’enseigner leur matière en français. Il ne peut y avoir ici aucun avantage financier, et le risque pédagogique ne leur paraît pas toujours valoir l’investissement : pour préparer le programme finlandais, il est plus simple à tous points de vue de suivre le manuel finnois plutôt que de réinventer la roue dans une langue que certains élèves maîtriseront mieux que vous.
Conscients des obstacles nombreux qui limiteraient nécessairement un projet de renforcement du français ne reposant que sur le simple remplacement de professeurs finnophones par des francophones, l’effort actuel porte surtout sur la recherche de synergie entre les équipes pédagogiques. En partant des contenus des plans d’enseignement finlandais, il faut démontrer aux uns et aux autres que le bilinguisme est l’occasion de varier les approches et les savoir-faire. Ainsi, pour dégager des heures d’enseignement de géographie en français, il a fallu monter un projet coordonnant les bonnes volontés de deux professeurs finlandais francophones de biologie (en Finlande ce sont eux qui enseignent la géographie), de la professeure d’histoire-géographie française et de quatre professeurs de français. Grâce aux efforts de tous et à l’achat de manuels français, les élèves finlandais traitent leur programme national en finnois mais à partir de documents en français (préparés en cours de langue) qui leur permettent d’approfondir la vision strictement physique de la géographie à la finlandaise par une approche prenant en compte la géographie humaine telle qu’on la pratique en France.
La place du français dans les collèges et au lycée est encore à consolider. Il faut continuer à enrichir les plans d’enseignement bilingue en puisant dans chaque système ce qui est le plus pertinent, le plus performant. Nous nous efforçons aussi de développer l’interaction non seulement entre professeurs de DNL et professeurs finnophones, mais aussi entre professeurs de français et de DNL pour rompre l’isolement qui peut parfois marginaliser ou fragiliser ces derniers. Ainsi, en mathématiques et en informatique, le partage des périodes d’enseignement d’une même classe sur l’année entre professeurs francophones et finnophones, apparaît comme le mode de fonctionnement le plus abouti. D’une manière générale, tous les dispositifs susceptibles de soutenir l’enseignement des DNL profitent spectaculairement à tous. En physique et chimie, le soutien du Service de coopération scientifique de l’Ambassade qui associe les professeurs à l’élaboration de sa programmation annuelle de conférences scientifiques permet d’orienter les cours proposés en fonction des personnalités accueillies et motive considérablement les élèves tant en cours de sciences qu’en cours de français.
Quelles certifications pour valoriser nos élèves ?
Le talon d’Achille du dispositif actuel réside dans la faiblesse des certifications. Pour l’instant, tout le système des filières bilingues n’est sanctionné que par le bac finlandais ce qui pose de multiples problèmes.
L’absence d’un diplôme de fin d’études secondaires reconnaissant toute la richesse et l’originalité de nos filières fragilise tout notre dispositif d’enseignement en français et surtout en contrarie malencontreusement le développement. À l’heure actuelle, l’enseignement en français au Lycée franco-finlandais ne représente pas 20% des heures dispensées. C’est là une situation à la fois frustrante et dommageable car elle compromet une bonne partie de l’effort consenti en amont par tous, enseignants compris. Pour ce qui est des élèves, la disparition progressive de l’importance du français dans le cursus non seulement freine leur progression naturelle, mais surtout entame sérieusement leur motivation.
Or c’est bien d’abord la valorisation du français aux yeux des élèves qui est en jeu ici. Pourquoi faire des efforts soutenus en français alors que l’épreuve finale du bac ne reconnaît en rien la spécificité du travail effectué pendant plus d’une douzaine d’année ? Pire encore, pourquoi investir du temps et de l’énergie dans la maîtrise en français de DNL qui ne seront sanctionnées que par des épreuves en finnois qui ne peuvent tenir compte de la richesse multiculturelle de la préparation dispensée dans les filières ? Il y a là un écueil sérieux qu’il faudra contourner rapidement. Tant que nos élèves penseront —à juste titre— que le bac est plus difficile pour eux que pour ceux qui ne le préparent qu’en finnois, le français sera d’abord perçu comme une barrière supplémentaire à franchir pour réussir dans les études.
L’idée d’une filière française débouchant sur le baccalauréat français a été abandonnée, le nombre insuffisant d’élèves intéressés et le caractère étatique de l’établissement étant les principaux arguments avancés. Les autres solutions tardent à prendre forme. Les autorités finlandaises envisagent encore de multiples hypothèses : depuis le bac international en français jusqu’à des épreuves spécifiques optionnelles du bac agrémentées de tout ou partie du DALF et donnant lieu à une certification validée par l’Ambassade de France, les solutions si elles n’existent pas encore ne seraient pas longues à mettre en place. Dans l’intérêt de tous, élèves et professeurs, il faut espérer des décisions rapides.
Donner toute sa dimension au plurilinguisme et au multiculturalisme
Aujourd’hui en l’état, le LFF est en partie victime de sa réussite et de sa visibilité, celles-ci n’allant jamais sans quelques ambiguïtés.
Ainsi, d’un côté, si on entérine ses succès, on craint tout changement qui pourrait les compromettre. C’est la position de certaines familles qui reconnaissent le LFF comme un établissement d’élite, gage de réussite au baccalauréat (100% de reçus depuis 1977 et toujours classé dans les trois meilleurs de Finlande) et d’entrée dans les meilleures universités. Chacun connaît ici les illustres devanciers sortis du Lycée : dans tous les secteurs d’activité, des beaux-arts aux cabinets ministériels, des entreprises de nouvelles technologies les plus innovantes à la diplomatie (finlandaise ou européenne), la liste est longue des personnalités occupant de hautes responsabilités et formées au LFF. La plupart d’entre elles ont d’ailleurs choisi d’y placer en connaissance de cause leurs propres enfants. Le problème est que certaines familles choisissent aussi aujourd’hui d’y inscrire leurs enfants d’abord pour cette notoriété, quitte ensuite à venir s’étonner auprès de ceux qui affirment qu’un lycée franco-finlandais ne peut se contenter de cinq heures de cours en français par semaine pendant les trois dernières années de lycée…
De l’autre côté, si on concède à l’établissement le droit de fixer ses propres plans d’enseignement, on refuse de valoriser l’originalité même du travail qui y est mené. Au pays du consensus absolu et de la stricte égalité de tous, il est impossible d’oser affirmer que l’on recherche une formation élitiste, difficile de faire reconnaître, accepter et valoriser sa différence. L’ancienne présidente du Comité de direction de l’école aimait à répéter qu’il ne fallait pas vouloir faire à Helsinki ce que l’on ne pouvait réaliser en Laponie. C’est assurément cette politique égalitaire très volontariste qui assure au système finlandais une homogénéité sans pareille et le propulse en tête des résultats de PISA. C’est aussi elle qui complique la reconnaissance de la spécificité de nos filières et des enseignements proposés.
Pourtant, si l’on se place du point de vue du plurilinguisme et du multiculturalisme et des richesses qu’ils confèrent, le LFF et la filière de Tampere sont assurément des structures hors normes en Finlande. Si le français est la langue étrangère dominante des élèves, la plupart d’entre eux terminent leurs études secondaires avec six langues dans leurs bagages en ayant effectué en moyenne trois séjours en pays francophones (deux échanges étant inscrits dans le plan d’enseignement, l’un en primaire l’autre au collège)… Communauté d’élèves et de professeurs venus de tous horizons et aux expériences très riches, le LFF affiche ainsi à tous les niveaux la réalité et l’ambition de sa dimension multiculturelle, des plans d’enseignement aux enseignants eux-mêmes. La seule équipe des professeurs de français réunit des francophones venus de France, du Québec, d’Algérie, du Maroc et de Suisse. Il est décevant de constater qu’alors que cet établissement est bien un formidable creuset où se fondent les savoirs et les pratiques les plus diverses, il est si difficile de promouvoir et de faire reconnaître l’originalité de son enseignement pluriculturel par les autorités de Finlande.
On ne peut cependant pas douter d’une issue favorable. La qualité du travail effectué dans les filières bénéficie de facto d’une large reconnaissance. Ces établissements sont des vitrines qui intéressent très largement formateurs et enseignants en formation. On ne compte plus les délégations et les stagiaires, venus de France (principalement des IUFM et des départements de FLE) mais aussi du monde entier pour découvrir, au-delà du système finlandais, le mode d’intégration de nos savoirs et savoir-faire dans le dispositif local. La réception de professeurs locaux en formation initiale (qui ne sont pas tous de futurs enseignants de français) témoigne aussi de la confiance de nos partenaires finlandais. Ceux-ci souhaiteraient d’ailleurs faire du LFF un lieu de formation continue à destination des mille professeurs de français de Finlande. Un projet de Centre de ressources pour le français basé dans les murs du Lycée est en train de voir le jour. Tout cela implique déjà des obligations nouvelles, et doit pouvoir naturellement offrir des ouvertures inédites dans l’intérêt de tous les francophones et francophiles de Finlande.
Pascal Moulard
Responsable des études françaises au Lycée franco-finlandais d’Helsinki
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